Take a fresh look at your lifestyle.

90% des albums ne sont pas rentables : pourquoi continue-t-on d’en faire ?

0 271

- Advertisement -

90% des albums ne sont pas rentables : pourquoi continue-t-on d’en faire ?

Le format album règne en maître sur l’industrie musicale alors qu’une grande majorité des albums produits par les majors ne sont pas rentables. Véritable proposition artistique ou format établi par défaut, cette prédominance interroge. Est-il toujours utile et pertinent de produire des albums ?

Abonnez vous à la page Youtube de Safety Promo en cliquant ici

C’est le même rituel qui s’impose chaque vendredi, jour sacro-saint des sorties musicales. Captures d’écran partagées en stories, trending topics sur Twitter : passé minuit, on se presse sur les réseaux pour évoquer les albums rap de la semaine, entre débats, éloges et disputes. C’est devenu une norme, une sorte de train-train quotidien auquel toute une partie du public prend part. Mais si l’on scrute toujours avec attention l’arrivée de nouveaux projets, notre manière de les consommer n’est plus toujours aussi poussée. Sans doute y en a-t-il trop ? Aujourd’hui, écouter des albums, c’est limite se mettre en scène : montrer qu’on est avertis, qu’on possède une certaine culture, et surtout qu’on a le temps. Car toutes les semaines, on est abreuvés de musique, jusqu’à en être submergés – même si le Covid nous a permis de respirer un peu. Des dizaines de projets sortent, les uns à la suite des autres, et il est impossible ou alors illusoire de trouver le temps de tous les écouter. C’est dans ce flux permanent que les playlists se révèlent à nous. Synthétiques, personnalisées et thématisées, elles résument l’essentiel des sorties selon une ambiance donnée et permettent au public de tout écouter, ou du moins d’en avoir l’impression. Et plus que jamais, elles sont indispensables aux artistes, qui cherchent à tout prix à s’y faire une place.

Deux réalités s’entremêlent : celle du public qui n’écoute pas forcément d’albums, et celle de l’industrie qui continue d’en faire. Les formats, pour beaucoup, sont souvent désuets. La preuve en est, selon une enquête anglaise réalisée par Deezer en 2019, 15% des moins de 25 ans n’ont jamais écouté un album entier de leur vie. Ces chiffres interpellent, sans être forcément surprenants, car ils assoient une réalité : l’écoute des albums est intellectuelle et générationnelle. On en écoute parce qu’on a grandi avec, et au fond, on reste attachés à ce format parce qu’on l’a connu. Ça peut et ça risque de se perdre, comme tout. Pourtant le regard n’est pas le même dans les labels, car les albums restent le cœur de l’industrie et le nerf de la guerre. À raison ?

« La musique n’est pas née avec les albums »

Un album est un œuvre phonographique produite par un ou plusieurs artistes. Elle est composée d’une succession de titres, censés « [former] une unité artistique » d’après le Larousse. C’est la définition basique d’un LP : un format plus ou moins long, originellement associé aux 33 tours puis aux CDs. Mehdi Maïzi, ambassadeur français d’Apple Music et animateur de l’émission Rap Jeu, le souligne à juste titre, « un album est un format imposé par l’industrie parce qu’elle avait besoin de vendre, mais la musique n’est pas née avec les albums ».

Un album, c’est donc un format, une « production », pour reprendre les mots du dictionnaire. C’est une création industrielle et parfois mécanique. On touche là au paradoxe même des albums : c’est du mécanisme, et aussi de l’art. C’est un jeu entre créatifs et techniciens, une balance à trouver.

Alors parfois, l’art prime. Parmi ses adeptes, il y a Kendrick Lamar, partisan des « bodies of work », ces projets à la ligne directrice claire et forte, construits de manière à prendre de l’épaisseur au fil des titres. good kid, m.A.A.d city en est le parfait exemple : à travers un storytelling incarné, le rappeur de Compton raconte son histoire, ses origines et sa ville. Ici, le format est sacralisé. Le fond s’allie à la forme pour créer une œuvre d’art, et le format sert de support à un message profond. Si cela peut s’avérer classiciste, il s’agit uniquement d’une perception reposant sur la valeur artistique des albums. Une vision où l’album est perçu comme un aboutissement, à la fois personnel et esthétique.

Ces « bodies of work » sont appréciés par une partie du public et de l’industrie. C’est le cas de Pauline Raignault Ali Gabir, anciennement directrice artistique chez Polydor, aujourd’hui project manager chez Redbull. Elle en parle en expliquant son travail sur Les Étoiles vagabondes de Nekfeu et Gentleman 2.0 de Dadju. « Ces albums, on ne les a pas construits en se concentrant sur l’impact individuel et la performance potentielle de chaque titre dans une individualité, mais on les a pensés comme des ensembles. » La clé est là : les bodies of work sont des appareils, des ensembles. Ce sont des labyrinthes qui bercent le public. Qu’il s’agisse des interludes de TRINITY de Laylow, ou du film auditif Le Regard Qui Tue de Varnish La Piscine, les deux embarquent l’auditeur dans un voyage sonore construit comme un tout.

 

Mais ces albums conceptuels ne sont que l’apanage d’une poignée d’artistes. Ils ne sont pas généralisés : un Naza ne fait pas (encore) de body of work, pas plus qu’Aya Nakamura. Et ce n’est pas grave, car ce ne sont que des formats. Les albums ne répondent pas nécessairement à une direction artistique poussée et unifiée. Tous coexistent, car tous s’adressent à des publics différents, et tous sont nécessaires, car tous répondent à des émotions distinctes. Ainsi, faire un album ou un body of work n’est pas une obligation, mais il est toujours important d’en faire, car ils restent « une expérience pour les fans », d’après Narjes Bahhar, journaliste et éditrice des playlists rap de Deezer. L’idée « d’expérience » est révélatrice, car elle répond à la fonction première des albums : créer une expérience et un divertissement pour l’auditeur.

 

La symbolique des albums

 

Reste qu’en 2020, la plupart des artistes se s’embarrasse pas de toutes ces considérations. Ils semblent aujourd’hui plus attachés à l’idée de publier de nouveaux morceaux que d’assouvir les ambitions artistiques auxquelles répondent un body of work. Mais leurs nouveaux morceaux continuent de paraître sous forme de projets. Un rapport du SNEP paru en 2019 nous apprend pourtant que « 90% des albums produits par les majors n’atteignent pas le seuil de rentabilité ». Et c’est encore plus frappant que « seulement 10% des albums français sortis en 2018 dépassent les 50 000 exemplaires vendus ». Le rap se porte bien, mais les ventes rapportent moins et peu d’artistes peuvent réellement en vivre. Beaucoup s’en moquent, car ce sont les showcases et les concerts qui payent. Pas les albums. On peut en faire parce qu’on a envie, mais pas pour être riches. Dès lors, les albums ne sont plus des évidences. Mais ils s’inscrivent toujours dans une logique commerciale. « La question des albums est encore importante car on continue de vendre des albums et des CDs dans ce pays. Ce format compte encore pour des artistes », le rappelle Mehdi.

 

La machine promotionnelle s’articule toujours autour de ce même format : quand les artistes débarquent sur Planète Rap ou partent faire le tour des médias, ils viennent systématiquement défendre un nouveau disque, jamais un nouveau single. Dans l’imaginaire populaire, comme celui des artistes, l’album induit un cap symbolique. On l’imagine nécessairement plus abouti qu’un EP ou une mixtape, qui seraient pour leur part moins travaillés, plus foutoir. Passer de l’un à l’autre signifierait dès lors « passer aux choses sérieuses ». Mais ça, c’est en théorie. Car plus le temps passe, moins on constate de réelle différence entre les deux. Si 13 Block parle de leur projet Triple S comme d’une mixtape, personne ne pourra lui reprocher de manquer d’exigence ou de cohérence artistique.

LIRE LA SUITE ICI

- Advertisement -

- Advertisement -

Laisser un commentaire

This website uses cookies to improve your experience. We'll assume you're ok with this, but you can opt-out if you wish. Accept Read More